08 - Cn du 24 juin 2007 - Benoît Hamon

Benoît Hamon

« Bonjour. Je n’avais pas tout à fait prévu de commencer de la manière dont je vais commencer.

Comme beaucoup d’autres, je n’ai pas peur des militants, j’appartiens à la minorité de ce parti, au moins jusqu’au congrès du Mans. Et les orientations que j’ai défendues, je les ai défendues devant tous les militants, et au terme de leurs choix, j’ai été minoritaire lors de deux congrès. Je pense pourtant qu’aujourd’hui, une personne nous manque et qu’on ne peut pas se plaindre ou reprocher que le débat se déplace à l’extérieur du parti s’il relève désormais de l’exploit de mettre tous les dirigeants socialistes dans une même salle pour débattre.

Je n’ai pas peur des militants et je suis d’accord avec François Rebsamen, le Parti doit continuer une campagne d’adhésion, il doit d’autant plus le faire que le processus qu’il ouvre et que nous soutiendrons à l’initiative du premier secrétaire est un processus qui doit être ambitieux, et qui pour qu’il le soit véritablement et qu’il soit utile, doit être en porosité avec le reste de la société et en particulier, les habitants, les citoyens de ce pays, et les hommes et les femmes qui voudraient nous rejoindre. Donc oui à une nouvelle campagne d’adhésion, une campagne d’adhésion en faveur de ce processus qui doit s’ouvrir à la gauche intellectuelle comme à la gauche sociale, comme à la gauche associative.

Pour autant, tout le monde nous parle maintenant de rénovation, je suis heureux, et on pourrait tranquillement ouvrir le grand robinet à eau tiède, laisser couler à flots, faire le grand numéro du grand baratin sur la rénovation et s’arrêter là, considérant que finalement, on pourrait s’accommoder d’un processus qui est un processus qui permettra, au bout du compte, de ne rien changer.

Je lis comme vous la presse, on nous encourage tous les jours à une modernisation trop longtemps retardée, au fait que nous rompions avec le socialisme de jadis, que nous changions comme vient de le dire Gaétan Gorce de logiciel, mais moi, j’aimerais bien savoir de quoi on parle. J’aimerais bien savoir de quoi on parle quand aujourd’hui nous sommes caractérisés comme des archaïques. J’aimerais bien savoir de quoi on parle quand j’entends par ailleurs un Nobel d’économie, Joseph Stiglitz dénoncer la politique libérale de l’Union européenne et la caractériser comme archaïque par rapport à toutes les restrictions qui sont aujourd’hui posées au libre-échange en Amérique du Sud ou en Amérique du Nord.

Ayons ce débat sur la modernité et l’archaïsme, ayons-le pleinement. Sachons aujourd’hui le prendre dans toutes ses dimensions et en tout cas refuser ce discours simpliste qui nous est répété à force d’éditoriaux selon lesquels les socialistes devraient rompre avec le tout état, comme si nous n’étions pas ceux qui avaient tiré le meilleur parti du marché justement en ayant les meilleurs résultats en termes de croissance sous le mandat de Lionel Jospin. Comme si nous n’étions pas ceux qui avaient organisé la décentralisation.

Nous devrions aussi rompre avec cette culture de la dépense, quand jamais aujourd’hui les déficits n’ont été aussi élevés et que ces déficits publics ont d’abord été creusés, comme les déficits sociaux, par une droite qui prétend nous donner des leçons en matière de politique budgétaire.

Nous devrions rompre avec cette redistribution irresponsable en laquelle nous croyons, quand nous constatons là encore chaque jour que la répartition capital/travail n’a jamais été aussi défavorable à celles et ceux qui vivent de leur travail.

Voilà des terrains sur lesquels on nous demande de rompre, comme si pour que le PS soit moderne, il fallait qu’il devienne de droite. Et bien, mes chers camarades, de cette modernité, moi, je ne veux pas, pas davantage que celle qui prétend qu’aujourd’hui, il n’y aurait plus de conflit dans cette société, que les salariés n’auraient pas des intérêts contradictoires avec les actionnaires ; qu’en réalité, aujourd’hui, le principal conflit qui existerait serait entre une classe parasite, oisive, qui vivrait des mécanismes de solidarité irresponsables et ceux et celles qui se lèvent tôt pour aller travailler.

Voilà le clivage que la droite veut installer dans la société, voilà celui qu’on nous demande, nous, de résoudre quand par ailleurs, nous constatons tous les jours que les revenus de la rente, ces revenus augmentent. En raison de quoi ? Du fait que la droite, elle, fait une politique de classe. Elle fait une politique de classe et le démontre et l’a démontré dès ses premiers pas en organisant 14 milliards de cadeaux fiscaux ; 14 milliards qui iront soulager les revenus des ménages les plus aisés, comme soulager les cotisations patronales pour que cela se répercute ensuite sous forme de TVA payée par tout le monde.

Voilà ce sur quoi nous devons rentrer dans ce débat. Nous devrons dire aussi qui nous voulons représenter par priorité. Et le débat sur l’analyse de la défaite sera utile pour nous éclairer. Moi, je vous donne mes réflexions comme ça.

Je pense que l’électorat Modem dont on a beaucoup parlé a montré que sans qu’il y ait d’accord politique, se reportait assez naturellement sur nos candidats, et que nous ne devons pas nous fixer sur une forme de rapport de force politique statique, nous devons réfléchir à qui nous a manqué pour justifier que nous ayons une nouvelle fois perdu l’élection présidentielle et l’élection législative. Qui nous a manqué ? Les personnes âgées qui à plus de 70 % votent à droite et pas de chances pour nous, chers camarades, elles seront de plus en plus nombreuses dans le temps.

Donc nous devrons d’abord regarder ce que nous voulons dire à ces hommes et ces femmes-là. Nous devrons aussi regarder ces classes populaires, ouvrières, employées qui n’ont pas voté autant que nous l’aurions souhaité ou nous l’avons attendu pour nous. Pourquoi ? Parce qu’ils ne se sentent plus tout à fait, ou aussi bien, représentés par nous que nous les représentions avant.

C’est vers cela que nous devons faire porter notre effort. Moi, je pense que fondamentalement aujourd’hui, notre responsabilité sera de nous ouvrir pour construire quoi ? Ce que Henri Weber a évoqué en quelques mots : « Ce grand parti de la gauche ». C’est cela que l’on entend aujourd’hui sur le terrain : d’être en capacité de dépasser nos identités respectives pour trouver ces solutions qui nous permettent justement d’être efficaces et utiles. De dépasser nos identités respectives avec les autres grands courants politiques historiques de la gauche comme avec la gauche intellectuelle et sociale.

Il faudra d’abord être quoi ? Les interprètes d’une protestation. Car si Nicolas Sarkozy s’est empressé de vouloir liquider l’héritage de mai 68, c’est moins en raison de ce fameux relativisme culturel que portent bon nombre de ceux qui l’ont soutenu ou ont fait sa campagne, c’est en raison de ce qu’était l’esprit de subversion de mai 68. Et pourquoi veut-il liquider cet héritage-là ? C’est qu’il sait que sa politique va avoir des conséquences sur le corps social et que ces résistances, cette protestation va s’exprimer et qu’à ce titre, notre responsabilité sera d’abord d’être l’interprète politique de ses résistances et de ces protestations à travers un groupe qui soit un groupe homogène qui pratique une opposition décomplexée, puisque c’est un mot à la mode, et résolu à la droite.

Alors, j’en terminerai par une dernière remarque. J’ai écouté attentivement Gaétan Gorce et je trouve qu’il est cohérent en démissionnant du secrétariat national. Je ne suis pas d’accord avec bon nombre des propositions qui sont les siennes aujourd’hui, mais je trouve que c’est cohérent et je voudrais le saluer ; il n’est pas de ceux qui vibrionnent à l’extérieur pour ensuite continuer à tranquillement s’asseoir au secrétariat national en étant en désaccord total avec les orientations qui y sont défendues. Donc, je salue cette cohérence.

Mais je veux te dire, Gaétan, nous allons avoir un débat sérieux sur une question : le fameux changement de méthode qu’on appelle au Parti socialiste. Moi, je soutiens le processus ouvert par François Hollande. Je le soutiens parce que je pense qu’aujourd’hui, il est important de se remettre au travail. Mais si l’objectif est d’emballer les choses, de les emballer pour faire en sorte que nous nous reposions ou nous remettions en cause un des piliers qui fondent la synthèse politique au Parti socialiste, c’est-à-dire la proportionnelle, là, nous allons avoir un débat sérieux.

Et je termine sur ce point : je n’ai pas combattu depuis quatre ans, et je remercie Arnaud Montebourg de m’avoir éclairé sur ces questions démocratiques-là, je n’ai pas combattu depuis quatre ans la présidentialisation de la Ve République, observé dans quels excès elle nous conduit aujourd’hui pour être de ceux qui iront achever la présidentialisation du Parti socialiste en substituant le scrutin majoritaire au scrutin proportionnel.

Moi, je suis prêt à beaucoup de choses, à me mettre au travail, je crois qu’aujourd’hui c’est l’urgence et je nous invite tous à le faire avec générosité et ambition, comme le suggérait Alain Bergounioux. »

Cn du 24 juin 2007